Programmes de coopération au développement pour les provinces de Bamiyan et de Wardak [fa]

Pour les étrangers de passage en Afghanistan, il y a bien une dualité à l’œuvre dans les hauts plateaux du Centre, dans les montagnes du Badakhshan ou les collines du Maimana de Kessel : on en ressort aveuglé tout à la fois par la beauté et la rudesse minérale des hautes montagnes qui dominent des vallées fertiles. Les populations des hautes terres du Centre de l’Afghanistan - ‘Central Highlands’ - ont appris à vivre dans cet environnement fort et à y inscrire leurs destins de générations en générations.

De ce point de vue, favoriser le développement rural et agricole dans les hauts plateaux du Centre de l’Afghanistan, remettre en valeur un patrimoine culturel unique mais durement attaqué en son cœur spirituel, renforcer la résilience des populations et de leur patrimoine naturelle, voire même promouvoir le tourisme, ne semblent pas moins aventureux, ou insensés, que les périples de Kessel ou – plus récemment – de Louis Meunier. Ces deux voies, celle du développement comme celle des cavaliers, dessinent un rêve commun.

L’élaboration du consortium

L’Afghanistan rural est une économie de subsistance, fondée sur l’agriculture et l’élevage et « Bamiyan is no exception » comme le dit le représentant de l’Agence des Nations pour l’Environnement quand nous le rencontrons, en 2009, alors que l’idée d’un projet coordonné de développement social et économique pour les populations de la province de Bamiyan et du Wardak n’était encore qu’une lointaine hypothèse. Dans ces hautes terres du Centre – les années de conflit ont érodé les mécanismes traditionnels de gestion du patrimoine naturel. Les évolutions récentes et rapides n’ont pas permis à ces mécanismes de s’adapter et ont conduit à une certaine dérégulation de l’usage de cette ressource.

En juin 2013, premier rendez-vous à l’Agence française de développement (AFD) à Kaboul, où l’heure est à l’expérimentation pensée, au risque mesuré : « on se plaint des bailleurs qui financent sur un an, des ONGs qui coûtent trop cher en frais logistiques et administratifs, on se plaint de la coordination, on se plaint de tout et de tout le monde. Mais c’est aussi parce que les gens aiment se plaindre et manquent d’imagination ». Et comment l’imagination prend-elle corps à Bamiyan, à l’heure où le retrait des troupes étrangères soulève des incertitudes croissantes pour nombre d’acteurs du développement ? Par une démarche inédite élaborée entre l’AFD et des Organisations non gouvernementales (ONGs) françaises opérant en Afghanistan : un consortium avec un objectif commun et ambitieux, un budget de près de dix millions d’euros à la hauteur de l’enjeu, un calendrier de quatre ans, un mécanisme d’évaluation conçu avant même le lancement des activités et la production de films courts. Si le latin est souvent employé comme un cache-misère conceptuel pour apprenti-juristes, ce consortium-là paraît mériter son nom : il y est en effet question de communauté et d’association. Communauté de vision par l’association des moyens et la mise en œuvre des synergies, entre trois acteurs historiques du développement dans les hautes terres du Centre – MADERA, GERES et Solidarités International - pour engager les activités du Programme de développement des hautes terres du Centre – Programme Central Highlands.

Retour en arrière, un soir sans électricité de février 2013, dans le quartier résidentiel de Qala-e-Fatullah dans la capitale. Le générateur est en carafe, les dernières bougies s’épuisent, mais la discussion entamée cinq heures auparavant et animée par le Directeur des opérations de GERES en Afghanistan va bon train :

 …et l’idée, c’est vraiment que les habitants de Bamiyan, les gens qui ont bénéficié de telle ou telle initiative ponctuelle mais n’ont jamais été les acteurs de rien du tout, puissent aussi devenir les agents de leur vie. Ca paraît un peu ronflant, mais c’est réaliste. C’est aussi nécessaire.
 C’est bien beau, mais je ne vois pas comment ni pourquoi l’addition des activités de trois ONGs produirait plus sous la forme d’un consortium. La somme des parties est rarement égale au tout...
 Tu n’y es pas. Le progrès réel, pour les populations des hautes terres du Centre, passe par un réseau, un réseau de développement, avec des activités, des acteurs, des améliorations, coordonnés et pensés ensemble. On ne change pas la vie des gens en leur apportant un progrès technique ponctuel, mais si on arrive à planifier l’ensemble de nos efforts, à définir les priorités, on aura un développement social, économique, plus cohérent.

Une des critiques récurrentes adressées aux agences d’aide étrangères et autres acteurs du développement en Afghanistan est en effet de toujours réinventer la roue dans chacun de leurs projets ou programmes – et de réinventer cette roue sans même penser au reste du carrosse, sans même coordonner leurs activités avec celles d’autres bailleurs, agences gouvernementales, universités, acteurs de la société civile ou ONGs. Pour l’AFD, pour les trois ONGs françaises, le Consortium représente donc une autre manière de penser le développement et de rediscuter la place de l’aide externe vis-à-vis des responsabilités de l’Etat et des autorités locales dont la mission doit être de définir les priorités de l’action publique sur un territoire et d’assurer le suivi de leur mise en œuvre par l’ensemble des acteurs concernés.

Les autorités provinciales, sous l’autorité des gouverneurs des deux provinces, sont informées du Programme qui est notamment présenté et discuté au cours d’une réunion du Provincial Development Committee (PDC) au printemps 2013 à Bamiyan. Une demande forte émerge lors des échanges entre les acteurs du développement et la province. Le renforcement des capacités des acteurs de la province et des districts à travers le partage du savoir-faire des acteurs du Consortium doit devenir un objectif important du Programme dans un contexte de moyens et de capacités limités de l’administration et des institutions afghanes.

Pour « améliorer les standards et la qualité de vie des populations rurales et montagneuses de Bamiyan et du Wardak, tout en préservant les ressources naturelles », il faut penser à nouveaux frais la notion même d’impact : pour avoir un impact socio-économique réel et durable, les acteurs du développement doivent agir sur l’ensemble des leviers et le faire en coordination.

A l’automne 2013, une convention de financement est signée par l’Ambassadeur de France en Afghanistan, le Directeur du département Asie de l’AFD et le Consortium conduit par GERES. Les deux enjeux du projet sont la coordination et l’optimisation : coordination, par une volonté claire d’impliquer les partenaires afghans et internationaux, les autorités des provinces de Bamiyan et de Wardak, l’Université de Bamiyan, et les communautés locales ; optimisation, par une valorisation du savoir-faire de terrain des ONG françaises dans le domaine des pratiques agricoles, de l’habitat, de l’efficacité énergétique et de la gestion communautaire des ressources naturelles. Penser ensemble pour faire mieux, c’est en quelque sort la boussole du Programme financé par l’AFD et mis en œuvre par GERES, MADERA et Solidarités International.

Le contexte économique et social

Pensé, financé, mis en œuvre, évalué, filmé… Mais encore fallait-il que le Programme réponde à une demande effectivement exprimée par les populations de Bamiyan et du Wardak et rendue nécessaire par leurs conditions de vie. Pour le savoir, il fallait d’abord donner la parole aux hommes et aux femmes de Behsud, de Yakawlang, de Bamiyan Markaz, de Saigan… Dans le jargon anglo-saxon abscons des développeurs internationaux, ce droit à la parole s’appelle « socio-economic baseline survey » : Quel est le profil des populations de Bamiyan et du Wardak ? Quels sont leurs besoins réels et leurs attentes ? Pour répondre à ces questions, une vaste enquête auprès de deux-mille ménages est initiée au printemps 2014, pour peindre un tableau socio-économique initial, avant l’intervention concertée du Consortium ; cette évaluation est conduite par les équipes du bureau d’études Samuel Hall et trois chercheurs du CERDI (Centre d’Etudes et de Recherches sur le Développement International) et doit se répéter en 2016 et 2018 pour mesurer l’impact du programme. Mais au-delà des statistiques, ce type de questions aboutit souvent à des rencontres improbables, des scènes cocasses, qui en disent au moins aussi long qu’une analyse statistique par régression multiple bi-variée sur les existences réelles des « populations cibles ». Car à Bamiyan, les populations-cibles savent se défendre. Le plus souvent avec humour, le plus souvent en dehors des sentiers de la statistique descriptive.

Commençons par le quotidien, ce quotidien que rythment les saisons, les récoltes et la terre, loin du tumulte politique de Kaboul et souvent loin, même, de l’agitation des bazars des capitales de district. Dans la zone couverte par l’intervention du Programme les moyens d’existence des ménages dépendent essentiellement des ressources naturelles disponibles : eau pour l’irrigation et la boisson, terre arable pour l’agriculture, pâturage pour l’élevage, bois et broussailles pour la cuisson et le chauffage. L’économie des cinq districts couverts par l’évaluation est en effet exclusivement agricole, sans réelle diversification : sur les 2000 ménages interrogés, environ 1400 précisent que l’agriculture est leur première – et souvent unique – source de revenus. Quant aux autres ménages, ils tirent le plus souvent leurs revenus d’activités directement liées à l’agriculture et au bétail, dans le secteur du transport ou du négoce. Cette absence de diversification fait évidemment peser un risque très lourd sur l’économie locale, hautement dépendante des variations climatiques, des risques de sécheresse, d’inondations, comme des impondérables économiques (inflation, variations du marché), qui peuvent faire passer un ménage de l’état de subsistance fragile à celui de détresse humanitaire.

Dans ces montagnes semi-arides du centre de l’Afghanistan, la vie agricole est bien sûr dépendante du cycle des saisons. Nowrooz (Nouvel An persan) marque traditionnellement le début du printemps et la reprise progressive des travaux agricoles où labour, amendement, semis, irrigation se succèdent. Les troupeaux retrouvent également les pâturages transhumant progressivement au rythme de la pousse de l’herbe vers les zones d’altitude où ils passeront les mois d’été sous la surveillance des femmes et des enfants. En juin, juillet et août, les mois les plus chauds, l’agriculture va de pair avec gestion de l’eau. Les hommes, s’appuyant sur le système séculaire des tours d’eau et son gestionnaire le Mihrab, se répartissent équitablement, géographiquement et dans le temps, la ressource en eau. En parallèle des activités agricoles et d’élevage, femmes et enfants se chargent également de collecter les maigres broussailles et bouses séchées des pâturages, d’élaguer et de tailler les quelques arbres autour de l’habitation afin de constituer le stock de combustibles pour passer l’hiver.

Si la paix perdure dans cette zone depuis plusieurs années et que la situation économique et alimentaire des ménages s’est peu à peu améliorée, les risques subsistent de voir ces communautés, dont l’économie agricole est fragilisée par des écosystèmes surexploités et des ressources hydriques de plus en plus imprévisibles, retomber dans des situations de crise alimentaire et énergétique. De nombreux villages ne disposent pas de systèmes d’irrigation fonctionnels. Dans les zones rurales, l’accès à l’eau est limité, les infrastructures sanitaires inexistantes et les pratiques élémentaires d’hygiène souvent méconnues. Il en est de même au niveau énergétique avec des équipements peu efficaces et des pratiques pour le chauffage et la cuisson qui restent en majorité basées sur l’utilisation des ressources naturelles. Avec une population en constante augmentation, les terres arables à la fertilité déjà limitée se raréfient et, combiné à la rareté et cherté des intrants (semences, fertilisants chimiques, etc.), ne permettent pas à la population de couvrir ses besoin en blé, base alimentaire essentielle.

Les zones traditionnellement de forêt et pâturage qui composent l’essentiel du territoire de la zone couverte par le programme, sous la pression combinée de l’élevage et de la collecte de combustibles, deviennent arides et finissent par s’éroder, obligeant les villageois à aller toujours plus loin dans la montagne pour couvrir leurs besoins. Les cheptels sont fragiles et les services vétérinaires peu présents et efficaces et, lorsqu’ils existent, sont souvent hors de portée des éleveurs les plus pauvres. Les conditions hivernales sont difficiles pour les hommes et leur bétail, sans réelle alternative si ce n’est quitter les zones rurales et venir nourrir le flot grandissant de migrants espérant des conditions de vie meilleures en ville. Les communautés rurales, à qui la loi Afghane a attribué la responsabilité de la gestion des ressources naturelles, sont souvent bien démunies pour accomplir cette tâche, alors que l’évolution des conditions économiques démographiques et climatiques limite l’efficacité des pratiques traditionnelles.

L’éducation est aussi une pierre de touche pour évaluer les acquis et les perspectives de développement de la zone. Ce secteur est souvent convoqué quand il s’agit de parler de bonnes nouvelles en Afghanistan : d’à peine 1 million d’enfants dans le primaire en 2001, le pays a bondi à 6 millions en 2008, et compte aujourd’hui plus de 65% de garçons et 45% de filles scolarisées dans le primaire. Ces données d’enquête sont cependant discutées dans un pays qui ne connait pas sa population réelle sans même évoquer la qualité de l’apprentissage. L’enquête de ménages réalisée dans le cadre du programme nuance ainsi ces résultats alors que 70% des interviewés des deux provinces sont sans aucune éducation et moins d’un maigre pourcent poursuivant des études universitaires.

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Et qu’en disent les intéressés de la prochaine génération ? L’envie d’apprendre est générale, chez filles et garçons. Dans tous les districts, les filles vont davantage à l’école qu’il y a quinze, dix ou cinq ans, veulent y rester plus longtemps et en parlent plus que jamais comme d’une chance unique pour elles : « Les écoles sont meilleures, l’enseignement en progrès, le soutien des familles plus clair, l’intérêt des enfants constamment plus marqué », comme le soulignait un coordinateur de l’Aga Khan Development Network (AKDN). Yakawlang est comme souvent le district le moins conservateur et les filles y confessent ouvertement leur volonté de poursuivre des études universitaires, « parce que l’éducation est un océan sans limites et qu’il faut vouloir apprendre chaque jour davantage » (Fahima, 16 ans, du district de Yakawlang).

Si les districts de Saighan et de Kahmard restent plus traditionalistes, avec des proportions moindres de filles dans les écoles, l’envie d’apprendre et la valorisation positive de l’école sont incroyablement présentes. Et l’on parle aussi de présence physique, dans des vallées où les adolescentes ont très peu de lieux pour se retrouver et échanger en dehors du cercle familial. Enfin, dans les zones plus défavorisées du district de Behsud, de nombreuses jeunes filles parlent des universités de Kaboul, Herat ou Mazar comme de leur plus grande chance dans l’existence et elles utilisent des mots souvent plus tranchants que les filles de la classe moyenne à Kaboul : « Je me fiche d’avoir la même vie que celle de mes ancêtres ou des femmes de notre foyer. Je veux simplement avoir ma vie et faire mes choix » (Rodaba, 15 ans, de Behsud II).

Les garçons et les jeunes gens perçoivent aussi l’importance de l’éducation dans leur parcours individuel, mais à l’inverse des filles, ils ne voient pas l’école comme un passeport nécessaire vers la ville. Pour certains d’entre eux, l’attachement à la terre ancestrale est un déterminant majeur – en particulier dans les districts de Behsud I et II, où les conflits avec les nomades Kuchi ont exacerbé les enjeux politiques, économiques et affectifs liés à la terre : « Nous devons rester dans ce village, parce que ce sont les terres de nos ancêtres. Si ma génération part, d’autres gens vont venir et prendre nos terres et nos propriétés » (Ibrahim, 17 ans, de Behsud I). Pour la plupart cependant, Beshud ayant perdu la moitié de sa population en 10 ans, la migration interne vers les zones urbaines ou l’émigration vers l’Iran sont souvent des stratégies de survie économique imposées par la famille ou la communauté : « la communauté rassemble les dix ou quinze mille dollars nécessaires pour passer vers l’Iran puis l’Europe et le gamin porte sur ses épaules les espoirs et les dettes de plusieurs familles » (Coordinateur de programme, Norwegian Refugee Council).

Enfin, la santé fait figure de parent pauvre parmi les dimensions habituelles, même basiques, du développement. Les discussions engagées avec les professionnels de la santé suggèrent par exemple que seuls les districts de Bamiyan – à l’exclusion des deux Behsud – ont accès à une qualité de soins minimale, grâce au soutien du Ministère de la Santé et d’ONGs couvrant la zone. Mais cette situation reste malgré tout très fragile quand on sait que la topographie particulière de la province de Bamiyan rend tout déplacement long et difficile, voire incertain pendant les mois d’hiver. Lors des visites de l’équipe d’évaluateurs, Saighan ne comptait par ailleurs aucun hôpital de district et celui de Kahmard était encore en construction, sans date précise de fin des travaux. Dans la province du Wardak, la qualité des soins et l’accès aux services étaient encore plus préoccupants ; les évaluateurs ont passé du temps dans les quelques rares cliniques présentes et n’ont trouvé que des médecins sans réelle formation ou connaissance, sans connaissance ou pratique réelle d’urgentistes, ce qui fit dire à une patiente égarée dans une salle d’attente qu’ « il est mieux d’être un mouton malade qu’une femme malade dans ces vallées ».

Le développement pensé comme réseau d’action

En se fondant sur ces éléments contextuels et afin d’accompagner les femmes, hommes, enfants, agriculteurs, éleveurs, responsables communautaires et autorités afghanes dans cet environnement changeant et à faire face à ces difficultés grandissantes, le Consortium des trois ONGs et l’AFD souhaitaient comprendre dès le démarrage du Programme les causes et les dynamiques de vulnérabilité afin de proposer des solutions de développement plus ajustées aux besoins des communautés. Avec l’aide de chercheurs du CERDI, les équipes d’évaluation de Samuel Hall ont alors entrepris une analyse statistique plus fine de la vaste enquête de ménages pour définir une série d’indicateurs portant sur le profil de pauvreté (Asset-based Poverty Profile Index), la sécurité alimentaire (Food Security Profile index), l’hygiène et la santé (Hygiene, Health and Sanitation Profile index) et l’énergie (Energy Index). Ces indicateurs, une fois combinés, donnent une image plus nuancée, multi-dimensionnelle, de la vulnérabilité des foyers des districts de Saighan, Behsud ou Yakawlang : vulnérabilité alimentaire et sécurité nutritionnelle immédiate, vulnérabilité économique et sociale à moyen-terme, vulnérabilité chronique enfin qui peut condamner une famille au cycle de la subsistance sans réel espoir de changement à long-terme.

Le tableau des indicateurs socio-économiques des provinces de Bamiyan et du Wardak ne laisse certes pas place à un grand optimisme – quand on a le regard du statisticien. Mais il manque au statisticien, comme à l’évaluateur, le regard du poète, la capacité à voir différemment, à penser ce que demain pourrait être. Et le résultat de l’évaluation conduite dans les deux Behsud comme à Yakawlang, Kahmard et Saighan, est sans équivoque de ce point de vue : les hommes et les femmes des hautes terres du Centre débordent largement les indicateurs, les chiffres, les statistiques… C’est dans cette logique avant tout humaine – humaine, parce que de long terme, parce que soucieuse des équilibres entre la terre, le temps et les hommes, que le Consortium a développé des activités favorisant une gestion efficiente et durable des ressources naturelles, sous la responsabilité et au bénéfice des populations locales.

L’élevage, de par les vastes espaces pastoraux disponibles, présente ainsi un réel potentiel de développement à travers l’accroissement de la production fourragère, l’exploitation raisonnée des pâturages et la vulgarisation des pratiques vétérinaires. Les troupeaux sont généralement de petite taille : une vache laitière et une dizaine de petits ruminants (moutons et chèvres), entre autres du fait de la difficulté à nourrir les animaux pendant les longs et rigoureux hivers. Le Programme s’attache donc à améliorer les pratiques d’élevage, notamment en matière d’alimentation, au travers d’un double travail mis en place avec les communautés villageoises sur l’expansion de pratiques de rotation de cultures incluant des cultures fourragères, vulgarisées dans des fermes de démonstration, et sur des actions participatives de gestion des pâturages. Celles-ci reposent sur la mise en place et l’appui de conseils communautaires de gestion des pâturages, et sur une réhabilitation des zones pastorales dégradées (parcelles test de régénération, semis en milieu ouvert, mise en place d’infrastructures antiérosives).

Zahara, une éleveuse du village de Zard Talah à Behsud II raconte qu’avant le début du programme, sa vache était maigre, faible et ne produisait pas assez de lait. Grâce aux explications de la vulgarisatrice sur le traitement du fourrage à l’urée, et la fabrication et l’usage de pierres à lécher, elle a amélioré l’alimentation de ses animaux. Au bout d’un mois, l’état général de sa vache s’est amélioré, et sa production laitière a commencé à augmenter.

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En parallèle, le renforcement d’un réseau de professionnels de la santé animale (vétérinaires et para-vétérinaires), entamé depuis une vingtaine d’année, se poursuit, afin d’améliorer la santé des troupeaux. Ces professionnels, installés au cœur des zones rurales, proposent vaccinations, traitements, et diversifient leurs services avec désormais l’insémination artificielle, qui permet de compenser le manque de taureaux pour la reproduction. Le programme s’attache à renforcer leurs capacités, et à accompagner leurs actions par des mesures préventives : ils œuvrent notamment à l’amélioration des étables, dans lesquelles les animaux sont confinés la majeure partie de l’hiver, pour réduire les risques de maladies parasitaires et respiratoire, et de limiter la mortalité.

Le développement du potentiel agricole local passe également par une diversification des revenus issus de la production. La dépendance à la monoculture de la pomme de terre et aux marchés extérieurs pour la fourniture des biens alimentaires est réduite par le programme au travers d’expériences innovantes visant à dynamiser l’économie locale. La demande en légumes est importante sur le marché central de Bamiyan, mais les conditions climatiques limitent le potentiel de production. Le développement de serres agricoles permet d’assurer une production régulière, bénéficiant à l’ensemble de la population en augmentant la disponibilité et la qualité des légumes jusque-là importés de Kaboul.

Les femmes dans les villages ruraux sont avant tout responsables de l’organisation de la vie des ménages. Leur contribution directe à la production de nourriture se limite souvent à l’entretien de petits jardins producteurs d’épices et de condiments. Un projet innovant de constitution de groupes de femmes productrices de légumes à vocation commerciale est en cours dans les vallées plus chaudes de Saighan. En s’appuyant sur les savoir-faire locaux et l’acceptation de cette activité féminine, il vise à assurer un revenu supplémentaire tout en affermissant le rôle des femmes dans l’économie locale.
Les besoins en énergie se concentrent au niveau des ménages : cuisson du pain, des aliments, chauffage de la pièce à vivre, de l’eau pour les besoins sanitaires. Jusqu’à une période récente, la raréfaction progressive des différentes ressources, d’abord le bois, puis la broussaille, a été compensée par un effort accru de collecte et l’usage croissant des bouses comme combustibles. Ce mécanisme de substitution atteint aujourd’hui ses limites, et il est encore prématuré d’envisager une transition vers un usage massif et généralisé du charbon de mine présent sur la zone. C’est vers une autre source d’énergie que se tournent les membres du Programme, une énergie abondante et gratuite, disponible sans restriction 300 jours par an : le soleil. L’adaptation, au contexte et savoir-faire locaux, de solutions efficaces énergétiquement offre l’avantage de combiner économie d’énergie et développement économique à l’échelle d’un même territoire. Le Programme s’attache donc à pérenniser les filières et artisans locaux tout ayant un impact palpable sur les conditions de vie des populations : amélioration du confort intérieur, réduction de l’exposition aux fumées, diminution de la collecte de combustible.

Jamil, qui vit dans la ville de Bamiyan, a fait construire il y a 2 ans par un artisan formé une véranda qui lui a coûté environ 300 dollars. Auparavant il ne connaissait pas du tout le principe des vérandas. Il est aujourd’hui très satisfait de son investissement et relève de nombreux avantages dans la vie quotidienne de toute la famille. « En hiver, malgré le froid, il fait chaud et cela apporte du confort pour les enfants (…) de plus, lorsqu’il pleut ou neige, nous pouvons réaliser les tâches ménagères à la maison dans de meilleures conditions ». Au-delà du confort, il note également des économies non négligeables en combustibles. D’ici 2016, une centaine d’artisans seront en capacité de produire, proposer et assurer la maintenance de vérandas en bois, métal, recouvert de plastique, verre ou plexiglass.

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Mahram Ali, un habitant de Zargaran dans le district de Bamiyan, a investi 70 dollars dans un cuiseur solaire. Grace à cet investissement sa famille prépare tous les jours maintenant les déjeuners, tant pour eux que pour des invités. Ils cuisent riz, haricots, viande. Faire bouillir 6 litres d’eau leur prend 25 minutes. Lorsqu’il fait beau, ils répètent l’opération autant de fois que nécessaire, et conservent ensuite l’eau chaude dans des bouteilles thermos. Mahram Ali et sa famille sont satisfaits de cet équipement : « Nous n’avons plus besoin d’envoyer les enfants chercher des broussailles. Ma famille est en meilleure santé et nous vivons plus confortablement ». C’est en s’appuyant sur des expériences pionnières comme celle Mahram Ali qui a acquis par ses propres moyens et sans aide extérieure cet équipement, que GERES identifie et adapte les technologies pertinentes, forme et accompagne les artisans à la mise sur le marché et le promotion des produits tout en garantissant des standards de qualité conditions sine-quoi-non à la durabilité du produit et donc la pérennité de la filière.

« Il faut penser les choses ensemble »

Finalement, et c’est sans doute la plus grande force du Consortium, les ONGs ont su intégrer les communautés à la démarche, avec pragmatisme et humilité. Pragmatisme, car il est illusoire de prétendre venir en aide à des communautés contre leur gré ; humilité, car l’histoire de l’Afghanistan a montré que la résistance de ses populations aux guerres humaines et aux désastres naturels était sans limite.

Sourire en coin, un facétieux « vieillard » de quarante ou cinquante ans, nous confiait en 2011 : « Les ONGs s’inquiètent beaucoup pour les gens de ce village. Elles ont raison, nous ne mangeons pas à notre faim tous les jours, mais nous sommes encore assez vivants pour savoir quand nous avons faim. Bamiyan est une très belle province, très isolée, mais les étrangers nous aident à cause des Bouddhas, du ski et parce que ce n’est pas loin de Kaboul en avion. Nous avons de la chance d’avoir les étrangers, mais si les ONGs partent demain, elles reviendront dans vingt ans, dans trente ans, quand la sécurité sera revenue. Nos patates seront toujours là. Nous survivrons, d’une manière ou d’une autre. »

L’histoire a souvent donné raison à ces vieux, sages ou moins sages, qui peuplent les rues et les étals des bazars de village. Aujourd’hui, le Consortium fait un pari semblable. Pour les ONGs partenaires de l’AFD, il ne s’agit pas – ou plus – de poser un pansement sur une jambe de bois ou de réinventer la roue chaque année. L’enjeu est désormais de travailler avec les communautés et les autorités légitimes de Bamiyan et du Wardak pour inscrire les actions des ONGs partenaires dans la durée.

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Les hommes et les femmes des hautes terres du Centre échappent aux statistiques, écrivions-nous. Leurs secrets sont dans ces conversations nées de rien, d’un sourire, d’une politesse, d’une incompréhension parfois aussi. A Yakawlang, un échange improbable avec un père et son fils, philosophes à cheval : « Pensez aux lacs de Band-e-Amir, qui sont la fierté de ce pays. Ces lacs sont des yeux qui regardent le ciel. Ces montagnes aussi vous regardent, ces vallées, ces ruisseaux, ces arbres. Il faut penser les choses ensemble, elles se voient, nous voient ». Et son fils d’ajouter « Il faut penser les choses ensemble. Tout le reste suivra. »

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Publié le 20/08/2015

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