BÂMIYÂN DANS LA LITTERATURE ET LES TEXTES DES VOYAGEURS FRANCAIS [fa]

Bâmiyân est apparu très tôt dans les récits des voyageurs et des pèlerins. Dès le VIIème siècle, le Chinois Hiuan-Tsang évoquait le site.

Pourtant, il faut attendre la fin du XIXème siècle pour en trouver la première mention sous la plume d’un auteur français. Le premier à publier le récit de son voyage est Jean-Paul Ferrier : officier des chasseurs d’Afrique, servant comme instructeur à Téhéran, ce dernier décide en 1845 de se mettre au service du maharadjah du Pendjab en traversant l’Afghanistan. Déguisé en Arabe, il se lance sur les routes mais finit par échouer. Son livre est publié en 1856 en anglais, puis en français quatre ans plus tard. Il n’évoque pas directement Bâmiyân, où il n’est pas allé, et se limite à quelques indications très générales sur la région. Il en souligne à la fois l’isolement géographique (« On peut considérer ce territoire comme une immense forteresse jetée au centre et au point culminant du grand plateau asiatique ; de quelque côté qu’on l’aborde il faut, pour y arriver, franchir de rudes et hautes montagnes... ») et les bouleversements incessants, politiques mais aussi géographiques, évoquant « des changements dans la direction des cours d’eau, qui font en un jour un amas de ruines d’une cité florissante la veille, tandis qu’une autre s’élèvera, avec ses débris, plus ou moins loin d’elle, sans qu’on soupçonne son existence au-delà des limites de la province ».

De façon quelque peu surprenante, c’est dans un ouvrage de fiction que l’on trouve la première mention précise – à défaut d’être exacte – de Bâmiyân. Arthur Gobineau publie en 1876 son ouvrage le plus célèbre, les « Nouvelles asiatiques ». Sur six récits, deux concernent directement l’Afghanistan : « les amants de Kandahar », dont le titre suffit à deviner où se déroule l’intrigue, et « l’illustre magicien » qui s’achève à Bâmiyân. Gobineau n’est jamais venu en Afghanistan mais il est un bon connaisseur de la région. Dans les années 1830, il a étudié le persan et a écrit des livres sur Rumi, Djami, Saadi, ... Entré dans la diplomatie en 1849 grâce à la protection de Tocqueville, il exerce comme premier secrétaire en Perse de 1854 à 1858 et y retourne, cette fois comme Ministre plénipotentiaire, entre 1861 et 1864. Il est l’auteur d’une « Histoire des Perses » publiée en 1869.

« L’illustre magicien » relate les aventures de Kassem, dont la vie heureuse à Damghan (dans l’Iran actuel) est soudain perturbée lorsqu’il rencontre un mystérieux derviche, « maigre comme une pierre, noir comme une taupe, brûlé par mille soleils, vêtu seulement d’un pantalon de coton bleu, la tête nue, couverte d’une forêt de cheveux noirs ébouriffés, des yeux flamboyants, l’aspect sauvage, dur et sévère ». Celui-ci est capable de plonger sa main dans le feu, de changer le plomb en or, d’interrompre les battements de son pouls... Lorsqu’il disparait soudain, Kassem décide de le suivre : « jusqu’à Hérat et le pays de Kaboul, je le retrouverai au plus tard dans les montagnes de Bâmiyân ». Il s’habille lui-même en derviche, abandonne ses biens et son épouse aimée Amyaeh et part : « Il parcourut les rues de Hérat et ensuite celles de la grande Kaboul ... sans s’arrêter nullement à visiter les singularités de cette ville fameuse qui a, comme on le sait, des maisons construites en pierres et à plusieurs étages, il s’empressa d’en partir et, après quelques journées, il arriva aux cavernes de Bâmiyân ».

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Là, il trouve le derviche assis dans une grotte, traçant des signes sur le sol. Il ignore à quoi tend la quête de son compagnon mais s’enfonce avec lui "dans les profondeurs de la terre". Soudain le derviche se tourne vers lui pour affirmer : « Il y a quelque chose en toi qui nous empêche de réussir ! »

Pourtant le derviche poursuit ses incantations sous le regard terrorisé de Kassem : « ses cheveux se dressèrent d’horreur car le derviche prononçait, dans une langue absolument inconnue, des formules gutturales dont la puissance était certainement irrésistible. Soudain un fracas épouvantable se fit entendre dans la grotte : Kassem sentit les pierres s’agiter, la terre vaciller sous ses pieds, les rochers glissèrent sous ses mains, la lumière entra de toutes parts, un éboulement épouvantable venait d’ouvrir la voûte, il regarda, il ne vit plus le derviche et, à la place où ce sage et tout-puissant magicien avait dû être un instant auparavant, s’élevait un amoncellement de débris énormes que toutes les forces humaines eussent été impuissantes à soulever de leur place, mais à l’entrée de la caverne, désormais inondée de la lumière du jour, Kassem vit Amyaeh, pâle, pantelante et qui lui tendait les bras... ».

L’amour l’a donc emporté sur la soif de savoir et de puissance et l’épouse, qui a suivi en cachette son mari pendant tout son voyage, l’a arraché au dernier moment au vertige qu’avait provoqué en lui le derviche.

Bâmiyân apparait comme un lieu mystérieux, dont les grottes permettent de communiquer avec l’au-delà... mais pas un mot de ses vallées verdoyantes, des immenses Bouddhas, des ruines de cités islamiques médiévales !

Après cette introduction, il faut attendre les années 1930 pour voir Bâmiyân apparaitre à nouveau sous la plume des auteurs français.

En 1931 démarre la Croisière Jaune. L’idée en revient à André Citroën, propriétaire de l’une des plus grandes marques automobiles françaises de l’époque. Les usines Citroën produisaient, depuis janvier 1921, des véhicules équipés de chenilles. Pour la première fois depuis l’invention de l’automobile, il devenait possible de rouler sur le sable et la neige. Une première expédition internationale avait été organisée en 1922 et 1923 pour démontrer l’efficacité de ce nouveau système du nord du Sahara jusqu’à Tombouctou, suivie en 1924 et 1925 d’une deuxième expédition en Afrique centrale qui allait entrer dans la légende sous le nom de « Croisière Noire ». Le responsable de ces deux expéditions, Georges-Marie Haardt, proposait alors une nouvelle aventure, cette fois à travers l’Asie, qui resterait dans l’Histoire sous le nom de « Croisière Jaune ». L’objectif était de renouer avec la tradition de la Route de la Soie et de relier l’Europe et la Chine. L’Afghanistan, du fait de sa situation de carrefour, figurait bien sûr dans la liste des pays à traverser. L’expédition fut divisée en deux groupes : le premier, baptisé Groupe Pamir, quitta Beyrouth en direction de l’est en avril 1931, l’autre (le Groupe Chine), dans la direction inverse, partit de Pékin. Les deux groupes devaient finalement opérer leur jonction dans le Turkestan chinois, à Aksou, avant de regagner la France où ils arrivèrent en novembre 1932, sans leur chef, mort à Hong-Kong peu avant d’une pneumonie.

Plusieurs récits de ce voyage ont été publiés. Celui de Georges Le Fèvre, qui était l’historiographe de la mission, consacre un chapitre à « la terre pieuse et pure d’Afghanistan ». Il y décrit l’arrivée par la frontière avec l’Iran et l’hospitalité afghane dès le poste frontière : « Assis devant une nappe de coton blanc, chargée de pâtes de fruits, d’amandes et de confitures, de sucreries roses et bleues, de pistaches fraîches, de dattes et de prunes confites, nous savourions, en buvant une tasse de thé vert, notre première surprise en terre afghane ». Partout, « un accueil où la politesse afghane, si raffinée, s’ingéniait à offrir de son pays le visage le plus courtois et le plus raffiné ». Ce décor aimable et en apparence immuable ne dissimule pas toutefois aux voyageurs les enjeux contemporains : « Les deux puissants voisins de l’Afghanistan s’y livraient depuis cent ans à des luttes sournoises et l’atmosphère était comme électrisée par leurs sourdes influences. On subodorait l’Angleterre à Kandahar comme, à Hérat, on avait flairé la Russie soviétique ». Après une audience royale à Kaboul, l’expédition arrive enfin à Bâmiyân, accompagnée de Joseph Hackin, alors directeur de la Délégation Archéologique Française en Afghanistan (DAFA). Bien sûr, ils s’intéressent aux vestiges bouddhiques : « On admirait ici beaucoup moins une harmonie, car ces milliers de religieux qui avaient travaillé là du deuxième au sixième siècle ne semblaient pas avoir obéi à un plan préconçu, que l’expression d’un effort ardent et démesuré ». Mais ce qui frappe le plus l’auteur est le rôle joué par Bâmiyân comme lieu de rencontre des cultures : « carrefour où se sont rencontrées jadis la Grèce, l’Inde et la Perse sassanide… Bâmiyân, vallée silencieuse perdue au cœur du massif montagneux de l’Hindou Kouch, en provoquant une courte méditation, n’avait pas été inutile puisque nous pouvions à présent contempler avec émotion, déposées par le Temps comme des alluvions spirituels, ces traces de foi et d’amour, derniers et vivants reflets de trois civilisations défuntes. »

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En 1937 est publié l’ouvrage « Afghanistan », écrit (comme « l’illustre magicien ») par un diplomate, René Dollot. Mais son livre est totalement différent de celui d’Arthur de Gobineau. René Dollot connait personnellement l’Afghanistan, où il a été Ministre de France de 1934 à 1936. Comme l’exprime bien le sous-titre « histoire – description - mœurs et coutumes – folklore – fouilles » il ne s’agit pas pour lui de faire preuve d’imagination mais au contraire de mettre à la portée du lecteur français les connaissances qu’il a acquises pendant son séjour.

Les 25 pages consacrées à Bâmiyân sont le fruit d’observations recueillies pendant ses séjours, à l’issue d’un voyage d’une journée en voiture car « c’est au crépuscule d’un beau soir d’été qu’il faut découvrir Bâmiyân ». Après une description de la forteresse de Shahr-i-Zohak, « incomparable par ses couleurs, le rouge assombri de ses falaises qui, de l’aurore au crépuscule, se dégrade ou se recompose », l’auteur exprime sa fascination devant la beauté de la nature : « Parmi des falaises invraisemblablement roses, un dais cramoisi, surmonté d’un tapis de verdure comme d’un baldaquin, semble attendre une présence royale, tandis que d’amples draperies de pierre se suspendent au dessus des eaux. De temps en temps, la vaste paroi s’interrompt et l’œil découvre d’étroits vallons d’un vert sombre qui s’insinuent latéralement entre de rouges assises horizontales. »

Erudit, René Dollot ne manque pas de citer les grands voyageurs qui l’ont précédé, au premier rang desquels Hiuan-Tsang, pèlerin chinois venu en 632, et son homologue coréen Houei-tch’ao, qui l’a suivi un peu moins d’un siècle plus tard (en 727). Mais ces connaissances livresques ne l’empêchent pas d’ouvrir ses yeux et d’être fasciné par la falaise où se dressent les niches des Bouddhas : « Sitôt qu’on l’aperçoit, on ne voit plus qu’elle. Le regard est hypnotisé par cette immense paroi bossuée et creusée de ravines que le bouddhisme a comme humanisée ». Il en fait une description détaillée et s’émerveille de l’élégance de la décoration des grottes qui entourent les Bouddhas.

Il ne néglige pas pour autant les vestiges de la période musulmane et regrette que des fouilles n’aient pas été effectuées sur le site de Gholgholah, qu’il visite après avoir raconté les circonstances de sa destruction par Gengis-Khan : « Sur la colline abandonnée, morne, placée au seuil de la vallée comme une vigie solitaire, rien n’a changé depuis ces jours tragiques. J’ai escaladé le sentier qui gagne péniblement le sommet parmi les ruines que dominent encore quelques pans du donjon, suprême vestige de la citadelle musulmane, simples murs de boue qu’après sept siècles, les intempéries dans ce rude climat ont cependant respectés. Nulle curiosité humaine ne s’est penchée jusqu’ici sur ce sinistre chaos où miroitent, confondus avec des galets jadis enchâssés dans les anciennes constructions, mêlés à d’humbles poteries, des fragments de faïences vernissées où se reconnaissent les décors de la céramique persane. »

Le Bâmiyân contemporain retient enfin son intérêt. La beauté de la nature et de l’architecture des fermes le frappe : « La vallée surprend par la luxuriance tropicale de ses cultures fourragères, l’intensité et la variété de ses tons pourtant monochromes, singulièrement verts, mais d’un vert tendre ou foncé qui a des reflets de velours. Des saules indiquent le cours des ruisseaux tandis que de grands bouquets de peupliers, dont les feuillages emmêlés témoignent de l’irrégularité des vents, ombragent de leurs superbes frondaisons argentées un sanctuaire musulman et les puissants blocs trapus des fermes isolées au milieu des cultures. Avec leurs tours d’angle octogonales, celles-ci semblent autant de châteaux forts. »

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Après une brève description du régime foncier et des principales productions agricoles, il se penche sur le mode de vie de la population, impressionné surtout par l’occupation des grottes : « Troglodyte l’hiver, elle s’élève à un millier d’habitants ; nomade l’été, gagnant avec ses troupeaux les hauts plateaux, elle descend à cent cinquante environ. Bêtes et gens nichent dans des chambres qui semblent inaccessibles et des écuries vertigineuses qu’ils gagnent au prix de véritables acrobaties. »
Le chapitre s’achève par la description des lacs de Band-e-Amir.

Les années suivantes ne se prêtent guère à la littérature sur Bâmiyân, ou plus généralement sur l’Afghanistan. Avec la Deuxième Guerre Mondiale, la communauté française se disperse. Le chargé d’affaires de l’ambassade, J. Hackin, directeur de la Délégation Archéologique Française en Afghanistan (DAFA) et son épouse rejoignent la France Libre. En février 1941, le couple Hackin périt en mer, leur navire ayant été torpillé par un sous-marin allemand.

Le premier ouvrage publié sur Bâmiyân après la Deuxième Guerre Mondiale fait le lien avec les années d’avant-guerre. L’Imprimerie Nationale publie en effet en 1953 un ouvrage posthume de Ria Hackin, écrit à quatre mains avec un collègue afghan, Ahmad Ali Kohzad, et intitulé « Légendes et coutumes afghanes ». Ce livre, préfacé par René Grousset, le plus grand spécialiste français de la région, est d’abord un hommage à Ria Hackin, dont la très forte personnalité impressionnait tous ses interlocuteurs et qui, arrivée en 1930 à Kaboul, travaillait avec son mari (elle avait elle-même étudié à Paris à l’Institut orientaliste et à l’Ecole du Louvre), mais avait aussi ses activité propres, en particulier la réalisation de films documentaires et le recueil des légendes.

« Légendes et coutumes afghanes » fait une très large place à Bâmiyân : si l’on ajoute la partie consacrée aux légendes concernant Ali, cousin et gendre du Prophète, toutes situées dans cette région, et les pages sur Bâmiyân proprement dit, la moitié de ce recueil de 200 pages porte sur la zone. Beaucoup de récits ont été recueillis de la bouche d’un vieil aveugle qui les chantait à ses interlocuteurs. Le livre écrit par Ria Hackin tranche sur les œuvres précédentes par le fait que, loin de s’intéresser aux vestiges de la période bouddhique, elle les ignore presque totalement pour se concentrer sur la période islamique. La seule allusion aux gigantesques Bouddhas des falaises renvoie à la légende de Salsal (le plus grand des deux Bouddhas) et son épouse Shahmama : Salsal, qui régnait sur la vallée, avait repoussé l’offensive des Musulmans. Géant, il usait de flèches que six hommes suffisaient à peine à porter. Vêtu d’une cotte de mailles ayant appartenu à Hazret-e Daoud (le prophète David) il était invincible. Usant d’une flèche en tamaris décochée dans l’œil du géant, Ali parvint pourtant à le vaincre et à le convertir.

Les autres histoires recueillies par Ria Hackin et faisant référence à Ali renvoient à des particularités physiques de la région. Il s’agit du dragon de la vallée rouge, longue arête rocheuse encore visible aujourd’hui, restes pétrifiés d’un monstre qui exigeait que lui soit livrée chaque jour une jeune fille. Armé de son épée Zulfakar, Ali tua l’animal. La longue crevasse qui sépare l’arête en deux provient dit-on d’un coup d’épée, la source bouillonnante qui jaillit à l’extrémité du rocher marque l’endroit où la tête fut tranchée et les étranges monticules éparpillés tout autour sont les dents de l’animal, qui les cracha en expirant.
De même est relatée l’histoire de la création des six lacs de Band-e-Amir, eux aussi créés par Ali et son épée Zulfakar, dont le premier lac porte d’ailleurs le nom. Les autres lacs ont été nommés d’après les substances utilisées pour fermer les barrages les retenant : la menthe, le fromage … ou les circonstances de leur création (les esclaves, parce que des serfs ont contribué à leur construction).

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Le chapitre consacré à Bâmiyân proprement dit ouvre sur l’histoire de la destruction du site connu sous le nom de Shahr-e-Gholgholah (la cité des murmures), qui fait actuellement l’objet de fouilles par la DAFA et d’une restauration par l’UNESCO. Ria Hackin s’intéresse aux circonstances de la destruction de la cité, rasée en 1221 par Gengis-Khan qui ne laissa aucun survivant, humain ou bête, pour venger la mort de son petit-fils, tué pendant le siège. Elle se penche tout particulièrement sur l’histoire de Lala Khatun, fille du roi, « beauté saisissante, douée d’une rare intelligence. L’influence qu’elle exerçait sur son père était considérable et celui-ci n’hésitait pas à lui demander conseil quand il s’agissait de dispositions à prendre dans les affaires de l’Etat ; il se fiait à la lucidité de son esprit et avait une confiance illimitée en son jugement. »

Victime de cabales, frappée d’un mal mystérieux, Lala Khatun finit par se retirer dans un luxueux palais qu’elle s’était fait construire à quelque distance de son père et finit par trahir ce dernier lors de l’offensive de Gengis Khan : elle enroula une lettre autour d’une flèche qui fut tirée sur le camp de l’envahisseur, trouvée et lue. Cette lettre indiquait comment venir à bout de la cité assiégée en la privant d’eau. Après la victoire, Gengis Khan la fit mettre à mort : « cette fille ne mérite aucune pitié ; un châtiment doit l’atteindre pour avoir trahi si odieusement son père qui ne fut que bonté et faiblesse pour elle. »

Une autre longue légende porte sur l’histoire de Ladjman et Djemila, frappés d’amour l’un pour l’autre mais que le destin sépare. L’histoire se déroule à Bâmiyân, mais aussi à Balkh et jusqu’à Boukhara. Elle rappelle le rôle que jouait Bâmiyân dans le commerce de la région, parcouru de longues caravanes de chameaux, « bêtes majestueuses qui marchent d’un pas silencieux, la tête dressée, l’œil mi-clos, la lippe dédaigneuse ; ils passent à un rythme régulier, indifférents au voyageur arrêté sur la piste. ». Le départ de la caravane est minutieusement décrit : « Avant le lever du soleil, une grande rumeur régnait déjà dans le sérail ; cris rauques des chameaux, ruades de chevaux, la caravane était prête ; mille chameaux chargés de marchandises se laissaient guider vers la sortie », tandis que Djemila cherche vainement Ladjman du regard :
« Sur la plus haute des terrasses je piétine ;
Et j’ai perdu de vue les chameaux ; je piétine
Disparu, le chameau qui conduit tous les autres.
La clochette résonne. Où est mon bien-aimé ? »

Trois ans après la parution du livre de Ria Hackin et Ahmad Ali Kohzad, un écrivain français arrive à Kaboul. Il s’agit de Joseph Kessel, dont le roman « les cavaliers », consacré à l’histoire d’un tchopendoz et au bouzkachi et publié en 1967, aura un succès immense et contribuera largement à façonner l’image de l’Afghanistan dans l’esprit des Français. Joseph Kessel écrit sur son séjour en Afghanistan un autre livre intitulé « le jeu du roi » qu’il présente comme « le documentaire des Cavaliers ». Comme tous ses prédécesseurs, Joseph Kessel est saisi par la beauté majestueuse des paysages de Bâmiyân : « Il était environ midi quand notre voiture pénétra dans la gorge au fond de laquelle coulait la vallée de Bâmiyân. Alors le monde, subitement, parut s’embraser… Cette gorge était en vérité le seuil qui convenait à la sublime vallée des divinités mortes, à cette oasis immense qui s’étalait à plus de trois mille mètres d’altitude parmi des massifs sauvages et déserts, toute sillonnée de cours d’eau de vif-argent, verdoyante d’arbres et de jardins et ceinte de falaises écarlates. En la voyant, on comprenait sur l’instant que voyageurs, marchands, pèlerins, poètes, princes et sages l’aient vénérée jadis et fait d’elle un sanctuaire. Il est difficile de trouver, dans le vaste monde, un lieu à ce point prédestiné ».

Joseph Kessel monte le long du petit Bouddha et s’émerveille des « lambeaux de fresques d’une fraîcheur miraculeuse par le truchement desquelles se recomposaient l’histoire, la légende et le mythe de Bouddha ». Il s’intéresse à Shahr-e-Gholgholah dont il relate à son tour la destruction. Il est accompagné de Ahmad Ali Kohzad, le co-auteur du livre consacré aux légendes et coutumes afghanes, qui lui raconte l’extraordinaire découverte archéologique qu’il a faite (non à Bâmiyân, mais près de Gardez), lorsqu’une fontaine s’est mise à cracher des pièces, que les femmes nomades qui les recueillaient croyaient d’or mais qui étaient en réalité d’argent et de bronze : plus de dix mille pièces s’étalant sur plusieurs siècles.

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Comme les voyageurs qui l’ont précédé, Joseph Kessel se rend aux lacs de Band-e- Amir où il est émerveillé : « Il y en avait cinq (lacs) en tout. Des terrasses naturelles les séparaient comme des écluses ou des canaux étincelants ou de grands rideaux d’arbres, à travers lesquels l’eau jaillissait. Et chacun des bassins de ce chapelet miraculeux, enchâssé dans l’immense falaise rouge et fauve, avait sa propre et ineffable couleur – jamais ailleurs le bleu, le vert, le violet et toutes leurs nuances n’ont eu et n’auront cette pureté de gel et de firmament, cet orient de joyau, cette inaccessible douceur des nymphes que l’éternité tient captives. Une petite et blanche mosquée désaffectée, que précédait une humble terrasse, veillait auprès du premier lac sur une plage d’or. Et dans les nues, au dessus d’elles, parmi les châteaux forts, les tours, les arcs et les colonnes que formaient les rochers flamboyants, il y avait un énorme bloc à figure humaine, détaché au bout d’un éperon de pierre qui dominait le gouffre et penchait son front vers les eaux… »

A la différence de ses prédécesseurs, Joseph Kessel ne s’intéresse pas seulement à l’histoire, à l’archéologie et aux paysages. Il cherche aussi à mieux comprendre le mode de vie des habitants. C’est ainsi qu’il est frappé par les chiens qu’il qualifie de « chiens de mauvais songe », impressionné par « la puissance du poitrail, l’ampleur de l’encolure, le volume des mâchoires, la sauvagerie des crocs » et leurs « teintes infernales : jaune blême, ocre pâle, soufre et safran » ainsi que leur absence d’oreilles. Celles-ci sont coupées, lui explique-t-on, pour éviter de donner prise aux loups. De même s’intéresse-t-il au sort malheureux des habitants de la région, qu’il attribue à leurs trois révoltes consécutives contre l’émir Abdur Rahman qui finit par les contraindre à l’esclavage.

Dans une vision prémonitoire, Joseph Kessel écrit quelques lignes qui rendent hommage à l’histoire de Bâmiyân, victime de tant de violences dans le passé et qui, environ quarante ans après son passage, se verra imposer les destructions des talibans : rapprochant les Bouddhas endommagés par les hommes au cours des siècles et la cité rasée par Gengis Khan il s’écrie : « Ainsi on pouvait voir face à face dans la riante vallée de Bâmiyân le témoignage le plus saisissant laissé par le fanatisme et la fureur meurtrière des hommes. D’un côté, se dressaient les statues géantes dont les boulets avaient écrasé les visages au sourire ineffable et, de l’autre, les ruines sur lesquelles tout être animal avait été sacrifié comme sur un autel monumental. ».

Les quarante années suivantes sont marquées par la publication de très nombreux ouvrages sur l’Afghanistan. Il s’agit essentiellement d’ouvrages de science politique ou de témoignages : humanitaires, journalistes, militaires … très nombreux sont les Français qui viennent en Afghanistan, en particulier entre 1979 et 1989, pendant la lutte contre l’invasion soviétique. Ces livres ne traitent toutefois pas de Bâmiyân.

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Il faut attendre 2011 et la publication du roman « Afghan Blues » pour retrouver un livre qui fasse une large place aux montagnes du centre. L’auteur, Jean-Luc Camilleri, est un consultant, spécialiste des questions de développement, qui est venu en Afghanistan dans le cadre de ses activités professionnelles mais qui a surtout gardé la nostalgie du pays qu’il avait parcouru dans les années 70, sous le règne du Roi Zaher Shah, un « pays qui ressemblait à une miniature persane » selon ses mots. Le premier chapitre de l’ouvrage est consacré à la destruction des Bouddhas, en écho sinistre aux lignes de Joseph Kessel. Le roman oscille ensuite entre les années 2001 et 2005, alors qu’une mission venue travailler à la remise en état des canaux d’irrigation, les karez, découvre le sort de Nefissé, une Française mariée à un médecin afghan assassiné par les talibans et s’efforce de la retrouver. Ouvrage de pure fiction qui sonne néanmoins comme un hommage aux destructions subies par la vallée sous les talibans et aux souffrances endurées par sa population.

Il relate ainsi la destruction des Bouddhas : « Du haut de leur falaise, les Bouddhas ignoraient le bruissement et l’agitation brouillonne qui s’élevaient jusqu’à eux. Le visage effacé par de lointaines injures – le grand Bouddha était scalpé jusqu’aux lèvres.–, leurs robes percées par de récentes roquettes, ils gardaient leur superbe et leur sérénité et contemplaient, imperturbables, la soldatesque hurlante occupée aux derniers réglages …. La poussière s’éclaircit. Les Géants qui avaient veillé pendant deux mille ans et survécu à toutes les invasions, dont celle du terrible Gengis, avaient disparu. Une immense stupeur engloutit l’assistance ; on entendait des soupirs, des sanglots, des lamentations. Des cris fusèrent quand une nuée d’oiseaux apparut dans les cieux et cacha le soleil. »

Mais il s’intéresse aussi à la misère des habitants, au lendemain de la chute des talibans : « Derrière ce bonheur bucolique, la misère était immense : dix pour cent de la population n’avait pas de terre, les deux tiers des animaux avaient été tués, les canaux étaient en piteux état. Les paysans étaient endettés, ils manquaient de semences et d’engrais, obtenaient des rendements dérisoires. »

A peine deux ans plus tard, en 2013, un autre roman paraît, sous le titre provocateur de : « Aime la guerre ! ». Il est écrit en français par une journaliste d’origine polonaise, Paulina Dalmayer, arrivée en France à l’âge de 23 ans pour finir une thèse de lettres et qui n’en est plus partie. Elle a vécu en Afghanistan de 2010 à 2012 et son personnage principal, Hanna, elle aussi d’origine polonaise, semble inspiré par ses aventures personnelles. Placé sous l’invocation des grands écrivains voyageurs Nicolas Bouvier et Bruce Chatwin, l’ouvrage évoque le plus souvent Kaboul mais aussi Bâmiyân. L’héroïne décide en effet de se retirer dans la vallée pour passer l’hiver. Résidant à l’hôtel Silk Road elle rencontre une vieille femme mystérieuse qui vit dans les habitations troglodytes qui parsèment les falaises. Elle recherche la solitude (« On croirait que la Lune s’est détachée de la sphère céleste pour venir s’écraser pile devant moi… Tous, les bêtes et les hommes, nous nous taisons comme si notre coin du monde partait seul à la dérive quelque part dans l’espace ») après la vie particulièrement agitée qu’elle a vécue dans la capitale. La plupart des Afghans croisés dans le roman ne sont toutefois qu’esquissés et l’Afghanistan n’est qu’une scène peuplée d’expatriés où l’héroïne poursuit ses rêves et ses attentes.

Enfin, un dernier ouvrage traitant de Bâmiyân paraît en mai 2014. Il est bon que ce survol s’achève avec ce livre car son auteur, Louis Meunier, est un homme qui connaît et qui aime l’Afghanistan, pays auquel il a consacré plusieurs années de sa vie, n’hésitant pas à abandonner des emplois confortables et bien rémunérés en France pour venir partager la vie des Afghans. Parlant le dari, il est à la fois capable d’échanger avec les habitants et nourri de références historiques et littéraires. Il a exercé des activités dans divers secteurs en Afghanistan : lors de son premier séjour, en 2002, il travaillait pour une ONG installée à Maimana, puis il a créé en 2007 une société de production audiovisuelle basée à Kaboul et a notamment tourné deux documentaires, « Prisonniers de l’Himalaya » (consacré aux populations kirghizes du Pamir) et « 7000 mètres au dessus de la guerre » (récit de la première conquête par les Afghans du plus haut sommet de leur pays). Aujourd’hui encore, il suit la résurrection d’un cinéma de Kaboul, qui devrait donner lieu à un nouveau film.

Le livre paru en 2014, « les cavaliers afghans », évoque une autre passion de Louis Meunier : le bouzkachi. Le titre fait évidemment référence au célèbre roman de Joseph Kessel. Louis Meunier est sans doute le seul étranger à être devenu tchopendoz, au prix d’efforts et d’une ténacité que rien n’a pu décourager. C’est en voyant le film qu’un réalisateur américain, Frankenheimer, avait tiré du roman de Kessel que Louis Meunier décide en août 2005 de revenir en Afghanistan.

Son projet est fou : il s’agit de parcourir plus de 2000 kilomètres à cheval, partant de Maïmana dans la province de Faryab pour arriver à Bâmiyân puis de là rejoindre Djam et Hérat. Non seulement cette région est très mal connue (les références les plus précises qu’il peut trouver figurent dans le livre de Jean-Paul Ferrier !) mais il devra mener une course contre la montre, car il part en octobre, au moment où l’hiver arrive dans une région où, selon un adage afghan, « les montagnes sont si hautes que même les oiseaux doivent les franchir à pied ». Il devra aussi lutter contre la faim, car la période coïncide avec le Ramadan. Mais, trop impatient, il n’imagine pas pouvoir attendre quelques mois et le retour des beaux jours.

Il part donc, avec un seul compagnon et un équipement qui mêle les usages afghans – les gulpicha, épaisses tuniques de velours qu’utilisent les bergers - et occidentales – téléphone satellite et panneau solaire -. « Mon anxiété, étouffante la nuit précédente, se dissipe dans le défilement des paysages. Harakat o barakat comme disent les Afghans : c’est dans le mouvement que l’on trouve la grâce de Dieu ».

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Il ne verra plus de voiture jusqu’à Yakaolang, alors qu’il approche des lacs Band-e Amir. A chaque étape, lui et son compagnon dorment dans les mosquées, où ils échangent des propos avec les habitants. Comme les voyageurs qui l’ont précédé, Louis Meunier est sensible à la beauté des paysages : « La végétation prend les teintes orangées de l’automne et, au-dessus de nous, les crêtes rouges et vertes déclinent des formes fantastiques : éperons, doigts de fées, cheminées, pyramides, voûtes, arcades… » et aux odeurs : « Dans l’air flotte l’odeur entêtante de la buta, un genre d’armoise qui dégage un parfum proche de celui de la réglisse ». Il s’intéresse aussi à la vie quotidienne, celle des pêcheurs : « Shams et moi les regardons, curieux, démarrer un groupe électrogène, lancer à l’eau l’extrémité d’un fil électrique et se reculer brusquement. La machine crée une décharge bleutée et s’arrête en râlant dans un jet de fumée noire. Quelques instants plus tard, des petits poissons remontent à la surface. Les pêcheurs nous en offrent quelques poignées. J’interprète cet accueil comme un présage heureux » comme celle des agriculteurs et des éleveurs : « Le long du chemin, les paysans moissonnent leur champ et plantent le blé de la saison prochaine. Deux jeunes bergers guident un troupeau, l’un en chantant, l’autre en soufflant dans une guimbarde ». Admiratif de la résistance et de la rapidité des marcheurs, il relève leurs techniques : « L’une d’elles consiste, pendant la marche, à inspirer pendant quatre foulées, retenir son souffle pendant une foulée, expirer pendant quatre foulées, garder vides ses poumons pendant une foulée – puis recommencer. Elle permettrait d’avaler à un rythme effréné jusqu’à soixante-dix kilomètres par jour, sans ressentir de fatigue excessive ».

Au premier regard, le voyageur peut avoir l’illusion que rien n’a changé au cours des âges : « Les vestiges des forteresses et des caravansérails sur les lignes de crête témoignent de la richesse de ce qui constituait l’un des passages de la route de la soie – il faudrait plutôt parler de route du cheval car ce sont des chevaux que les Chinois échangeaient en premier lieu contre leur soie ; ce sont aussi les chevaux qui transportaient les marchandises alimentant le commerce entre les deux extrémités du monde ». Mais l’actualité récente et tragique ne se laisse pas oublier : « Des cailloux peints en blanc et rouge nous rappellent qu’il faut rester sur la piste pour éviter les mines… En marge de la piste, un char soviétique rappelle que tout passage de cette importance est âprement disputé ; sa carcasse laisse apparaître les premières traces du long et minutieux travail de la rouille ».

A Bâmiyân, Louis Meunier reprend des forces auprès de deux jeunes volontaires qui travaillent dans une ONG française de développement agricole. Les hauts plateaux du centre de l’Afghanistan ne sont en effet plus seulement ces terres qui ont inspiré voyageurs et écrivains. L’enjeu est aujourd’hui d’en favoriser le développement, en mettant en valeur un patrimoine exceptionnel qui devrait permettre un futur essor du tourisme lorsque les conditions de sécurité dans le pays le permettront, et en améliorant les techniques agricoles dans un milieu naturel difficile.

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Publié le 24/08/2015

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